C’est le premier jour de l’an 2005. Avec seulement trois ou quatre heures de sommeil dans les paupières, je suis assise à une table de la cantine de l’auberge de jeunesse. On nous avait promis un buffet, il n’a pas lieu. On déjeune donc comme les autres jours. En face de moi vient s’asseoir une Hongroise. Elle dépasse nettement la moyenne d’âge du lieu. Rien que ça, ça m’interroge. Je me sens mal dans un milieu où je fais partie des plus vieux, j’ai l’impression de ne pas être à ma place, d’être en retard, de ne pas avoir su passer au stade supérieur. Elle, elle semble absolument à l’aise. Elle engage la conversation. On petit-déjeune donc, alors que l’on s’attendait à un buffet de premier de l’an. Nos papilles sont déçues, nos langues ne manquent pas de le faire remarquer. Je mange sucré, elle se repaît de charcuterie. Elle me raconte un voyage en Italie où elle a dû chaque matin manger du pain et de la confiture au petit déjeuner. J’estime la chose normale pour un hôtel au prix abordable. Là, je me dédouble. J’écoute son discours, scindée en deux. Une partie de moi s’étonne de son étonnement, imagine ces petit déjeuners transalpins, ces petits pains dorés et cette confiture fruitée et sucrée, suffisamment mais pas trop, et se régale de ce mirage gastronomique au milieu de ce désert gustatif qu’est cette cantine. Une partie de moi vagabonde quand l’autre, à la vue de cette Hongroise qui attend de moi de la compassion, observe attentivement son comportement. Le geste de la main, le mouvement de recul du tronc annoncent un imminent silence. La raideur de sa position ne semble pas disposée à admettre de moi une réponse autre que le consentement. L’autre partie de moi est prête à acquiescer docilement. Servilement. Non, pas possible, je ne vais pas mentir. Elle me fait le récit d’un heurt culturel, j’en vis un en ce moment même, que je lui en fasse part ! L’autre partie de moi est conciliante, elle synthétise les données, a perçu les desiderata de mon interlocutrice et mes volontés, elle agit subséquemment : « Ah oui ? ». La magyare est satisfaite, elle continue sa chorégraphie Je m’enfonce, je n’ai pas saisi. Je regarde son assiette puis tombe sur la mienne. Elle semble avoir des prédispositions pour l’ingestion matutinale de productions porcines. Je comprends. Elle joint enfin la parole au geste : « Que de la marmelade ! Tous les matins ! Jamais de charcuterie ! » Le corps entier s’est exclamé, le soupir qui a suivi a traduit tout son dégoût. J’ai compris, j’ai sondé l’abyme de sa déception dans l’écart que représentaient ces fruits bouillis dans du sucre.
C’est un grand moment. Je vis la rencontre des cultures, l’entrechoquement des civilisations. Hannibal franchissant les Alpes, Christophe Colomb débarquant aux Antilles. Grâce à un buffet annulé.
Je goûte mon thé puis ôte le sachet de ma tasse. Elle scrute mes geste. Elle sourit. Je pose le sachet plein d’eau dans le creux de ma petite cuillère puis enroule le fil du sachet autour de ma cuillère pour égoutter le petit sac que je pose, une fois essoré avec vigueur, au bord de mon assiette. « Ah, toi aussi tu fais comme ça », me dit-elle. Moment de complicité. J’en suis. Nous débarrassons notre eau chaude de son sachet de végétation avec la même dextérité rusée.
Nous sommes repues et ce matin les activités sont annulées. Elle me propose de jouer aux cartes. Pourquoi pas, je suis ouverte à toutes les découvertes mais je dois lui faire part de mon ignorance en matière de jeu. « Mais comment, mais chez vous, vous ne jouez pas aux cartes ? » Je lui avoue que non. Je ne joue pas aux cartes chez moi, ni la plupart des français que je connais. Chez moi je lis. Ou je fais du ménage, ou je range, ou je travaille, ou je téléphone, ou je lis. Elle est étonnée. Non, je ne joue pas. Surgit une pensée : un ami d’origine africaine, il y a deux jours, déplorait le manque de lien, dénonçait la solitude l’européen. Oui je reconnais que mes activités sont très individuelles. Je ne cultive pas le lien par le jeu, je préfère le sérieux d’une discussion ou d’un jeu où il s’agit de parler avant tout, pas un jeu de hasard, de bluff…Je ne sais si c’est une différence de personnalité ou plus largement une question de culture. Je ne sais pas mais cela donne à penser. Comme Hannibal franchissant les Alpes, comme Christophe Colomb débarquant aux Antilles..