Quand l’air de cette chanson me parvient aux oreilles, que l’onde chatouille mon tympan, que le marteau frappe l’enclume et secoue l’étrier, mes nerfs auditifs vont directement réveiller les neurones du souvenir…
Cet été-là, je travaillais comme aide à domicile; je me rendais chez des gens pris en charge par les services sociaux pour les “aider” dans leur vie quotidienne, avec mon inexpérience pour tout bagage; je balayais, je faisais le sol, je lavais les vitres, je faisais les courses… J’écoutais aussi; ils m’ont beaucoup appris.
« Enfants de tout pays et de toute couleur…
La musique est très forte. Je suis derrière la table à repasser, j’ai mon tablier fushia et je tente tant bien que mal de faire disparaître les plis inopinés des habits, de raidir les tissus froissés.
L’aide soignante vient d’arriver et elle se prépare.
Antonia est encore dans son lit, elle s’est redressée. Elle porte une chemise de nuit blanche très ample. Ses cheveux sont rouges. Elle adore aller chez le coiffeur. C’est pour elle qu’il y a la musique, elle adore ces chansons.
Enfants de tout pays…
J’essaie de plier ses tenues, toutes très amples et sans vraiment de formes. Ce n’est pas joli. Je déplie, je replie. La chemise de nuit sur laquelle je m’acharne est bleue claire avec de petites fleurs blanches.
Vous avez dans le cœur notre bonheur…
Elle chantonne sur la musique en se balançant légèrement. Son bras bat la mesure. Mon fer à repasser aussi, il s’enrythme sur les mots d’Enrico Macias, je danse presque à mon tour en voulant déjouer les plis.
L’aide soignante a préparé la salle de bains, elle s’approche du lit d’Antonia en esquissant quelques petits pas de danse. Elle dit d’une voix dynamique et chaleureuse qu’il est l’heure de la douche.
Je repasse.
Qu’elles sont jolies les filles de mon pays, laï laï laï..
Antonia sourit, elle accompagne Enrico. Tout doucement, aidée d’Emilie, elle descend de son lit. Elle s’appuie sur le lit, elle serre ses avant-bras et avance lentement, courbée. Les années lui ont plié le dos, le fardeau de l’âge a commencé sur elle ses ravages mais elle se déplace petit à petit, accompagnée d’Enrico. Elle progresse agrippée aux bras d’Emilie.
Elle se met à parler. Enrico chante trop fort, j’entend mal. Antonia est heureuse, demain elle va à Sarcey. Emilie s’enthousiasme à son tour tout en allant à reculons, elle va les accompagner.
Laï laï laï laï…
Elles sont dans la salle de bain. Vite, je pose le linge dans l’armoire, débranche le fer et range la planche, je dois nettoyer le sol. Enrico m’encourage.
Antonia est un véritable souffle, une bouffée de chaleur. On ne peut entrer chez elle sans le sourire aux lèvres, en sortir sans un air entraînant dans la tête. Elle est atteinte d’un mal incurable : le poids des ans. Mais Antonia a trouvé refuge dans la gaieté, les instants de bonheur quotidien lui suffisent. Je ne sais pas si elle oublie le reste ou si elle s’efforce de les oublier. Mais Antonia est joyeuse et fait de notre besogne quotidienne un plaisir : elle nous montre que la vie n’a qu’un sens et qu’il faut l’accepter, elle nous enseigne que la vie est belle et vaut la peine d’être vécue jusqu’au bout quand on sait cueillir les pétales journaliers. Antonia n’a pas eu une vie facile : elle est née en Espagne puis est venue en France avec son mari. Elle a dû connaître les difficultés et habite maintenant un petit appartement un peu à l’écart du centre ville dans un immeuble cosmopolite. De sa fenêtre on voit des enfants de tous pays et de toutes couleurs…