A travers le prisme d’Alea

mars 19, 2008

Le contrôleur dans le train pour Szekesfehervar.

Classé dans : Uncategorized — aleas @ 8:54
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J’ai 19 ans et je pars en vacances en Hongrie.

            Les rails sont irréguliers. Les roues du train passent de l’un à l’autre avec heurt. Et ce train bringuebale et nous secoue de gauche à droite. Le bruit est assourdissant. Les freins crissent autour de moi. A chaque démarrage, la machine de nouveau s’ébranle, avec violence. Les arrêts sont nombreux. A chaque fois le freinage est long et finit en nous projetant vers l’avant du train. Je compte les arrêts. Je ne dois pas manquer le mien. Le train semble s’arrêter au milieu de nulle part, il n’y a pas de véritable gare mais juste un abri. Pas de grands panneaux avec le nom du lieu traversé alors je dois compter les arrêts pour savoir quand je dois descendre. J’ai peur de me tromper, d’aller plus vite que le train. Les rails qui s’égrènent si bruyamment m’égare dans mon compte. Il fait chaud. L’herbe au bord du chemin de fer est toute jaune, plus loin aussi. Dans les virages, les ports s’ouvrent. On ne peut pas les fermer complètement. Alors elles s’ouvrent dans chaque virage et claquent à la fin de la boucle. Adam m’expliquera une semaine plus tard que c’est un système complètement inconscient, que c’est très dangereux. Il étirera les sourcils, sa voix deviendra aiguë quand il accentuera et répétera crazy et Sara acquiescera, en silence. Mais il n’y a jamais eu d’accident alors on ne les change pas.

Il n’y a que des femmes dans ce train. Et elles ont un certain âge. Elles paraissent toutes fatiguées. J’imagine leur vie, je me les représente ailleurs. Leurs mains ont travaillé, elles en portent les marques. Je pense un instant aux régimes politiques qu’elles ont eu à subir. Je les admire.

Je ne passe pas inaperçue : je suis plus jeune, je suis chargée, j’ai peut-être l’air nerveuse à scruter ce qui leur semble si commun.

Le paysage est sec. Il est comme brûlé, les couleurs sont comme parties. C’est là que je vais. C’est là que je viens passer une semaine, dans ce pays dont je ne parle pas la langue, avec des gens que je ne connais pas. Juste la promesse de passer un bon moment ensemble. Le grain de folie qui nous a incité à nous réunir au milieu de ce qui me semble nulle part, loin de chez nous.

Une masse sombre s’arrête à l‘entrée du wagon. C’est le contrôleur. Lui n’a rien de dépaysant. C’est un homme de cinquante ou soixante ans, il porte un costume bleu gris, une chemise bleue claire et a une casquette sur la tête. Je ne me souviens plus exactement de ce qu’il porte sous le bras : une pochette, une sacoche ou une perforatrice. Je ne sais plus, je ne les vois plus. Il a les yeux gris bleu aussi. Il se tourne vers moi et me sourit. Je lui tends mon billet, cette fine bande de papier étroite que j’ai réussie à acheter il y a quelques heures à la gare de Budapest. Les lettres ont tendance à s’effacer, l’encre est de mauvaise qualité et le papier très fragile. Cette somme de mots ne me dit rien. Je ne suis pas sure de savoir les prononcer. Celui qui se détache et fait miroiter devant mes yeux tant d’inconnu est Szekesfehervar. Il prend mon ticket de son air bienveillant et prononce quelques mots. Seuls des sons ont atteint mes tympans. Je n’ai rien compris, j’ai mal entendu mais ces sons-là, ils viennent d’être recueillis par mes oreilles. Il me suffit de les récupérer et de me les faire ré-entendre à nouveau. J’essaie. De me souvenir. Je n’entends plus qu’un son grave. Un son grave et comme un battement de la pointe de la langue. J’ai entendu var. Il a du dire Szekesfehervar.  Il tient toujours mon ticket et jette un coup d’œil au paysage, au loin. Il a un mouvement de recul et lance une phrase en me regardant. Une phrase. Difficile à recomposer celle-ci aussi. C’est de l’anglais. J’en suis sure. Je lui demande de répéter. Il a perdu son sourire, il répète les yeux fixés sur mon billet. Il me semble qu’il me demande ce que je vais faire là-bas. Son geste du menton désigne Szekesfehervar. Participer à une rencontre entre espérantophones. De nouveau, il fixe l’horizon qui défile. De nouveau je sens un petit mouvement de recul puis soudain il se met à déclamer un poème en espéranto. Le seul que je connaisse. Le plus connu. Ho mia kor’…J’en suis ébranlée, j’en suis bouleversée et je n’en finis pas d’exploser en sourires. Il bredouille à quelques moments mais il veut aller jusqu’au bout. Je sais que je vis un moment rare. J’en suis immédiatement consciente. Me voilà dans un train branlant au milieu de champs arides un après-midi de juillet et un contrôleur me récite un poème en espéranto sur la persévérance. Je suis émue, je le félicite, il est gêné par mes effusions…il prend un morceau de papier et griffonne dessus avec un crayon gras son nom et son adresse, il me le tend. Anthony. Il m’adresse un dernier sourire, ramasse la pochette qu’il avait posée sur la banquette à ma droite puis il me salue d’un geste de la tête et reprend ses contrôles. Il me laisse avec son souvenir, avec l’éclat de son sourire, le gris bleu de ses yeux et l’écho de sa voix égrenant les mots qu’un jour un humaniste a choisis pour dire son amour de l’humanité et son rêve d’harmonie…

    Ho mia kor’ ne batu maltrankvile

El mia brusto ne saltu for

Jam teni min ne povas mi facile

Ho mia kor’

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