A travers le prisme d’Alea

mars 19, 2008

Petit déjeuner franco-hongrois

Classé dans : Uncategorized — aleas @ 9:22
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C’est le premier jour de l’an 2005. Avec seulement trois ou quatre heures de sommeil dans les paupières, je suis assise à une table de la cantine de l’auberge de jeunesse. On nous avait promis un buffet, il n’a pas lieu. On déjeune donc comme les autres jours. En face de moi vient s’asseoir une Hongroise. Elle dépasse nettement la moyenne d’âge du lieu. Rien que ça, ça m’interroge. Je me sens mal dans un milieu où je fais partie des plus vieux, j’ai l’impression de ne pas être à ma place, d’être en retard, de ne pas avoir su passer au stade supérieur. Elle, elle semble absolument à l’aise. Elle engage la conversation. On petit-déjeune donc, alors que l’on s’attendait à un buffet de premier de l’an. Nos papilles sont déçues, nos langues ne manquent pas de le faire remarquer. Je mange sucré, elle se repaît de charcuterie. Elle me raconte un voyage en Italie où elle a dû chaque matin manger du pain et de la confiture au petit déjeuner. J’estime la chose normale pour un hôtel au prix abordable. Là, je me dédouble. J’écoute son discours, scindée en deux. Une partie de moi s’étonne de son étonnement, imagine ces petit déjeuners transalpins, ces petits pains dorés et cette confiture fruitée et sucrée, suffisamment mais pas trop, et se régale de ce mirage gastronomique au milieu de ce désert gustatif qu’est cette cantine. Une partie de moi vagabonde quand l’autre, à la vue de cette Hongroise qui attend de moi de la compassion, observe attentivement son comportement. Le geste de la main, le mouvement de recul du tronc annoncent un imminent silence. La raideur de sa position ne semble pas disposée à admettre de moi une réponse autre que le consentement. L’autre partie de moi est prête à acquiescer docilement. Servilement. Non, pas possible, je ne vais pas mentir. Elle me fait le récit d’un heurt culturel, j’en vis un en ce moment même, que je lui en fasse part ! L’autre partie de moi est conciliante, elle synthétise les données, a perçu les desiderata de mon interlocutrice et mes volontés, elle agit subséquemment : « Ah oui ? ». La magyare est satisfaite, elle continue sa chorégraphie Je m’enfonce, je n’ai pas saisi. Je regarde son assiette puis tombe sur la mienne. Elle semble avoir des prédispositions pour l’ingestion matutinale de productions porcines. Je comprends. Elle joint enfin la parole au geste : « Que de la marmelade ! Tous les matins ! Jamais de charcuterie ! »  Le corps entier s’est exclamé, le soupir qui a suivi a traduit tout son dégoût. J’ai compris, j’ai sondé l’abyme de sa déception dans l’écart que représentaient ces fruits bouillis dans du sucre.

            C’est un grand moment. Je vis la rencontre des cultures, l’entrechoquement des civilisations. Hannibal franchissant les Alpes,  Christophe Colomb débarquant aux Antilles. Grâce à un buffet annulé.

            Je goûte mon thé puis ôte le sachet de ma tasse. Elle scrute mes geste. Elle sourit. Je pose le sachet plein d’eau dans le creux de ma petite cuillère puis enroule le fil du sachet autour de ma cuillère pour égoutter le petit sac que je pose, une fois essoré avec vigueur, au bord de mon assiette. « Ah, toi aussi tu fais comme ça », me dit-elle. Moment de complicité. J’en suis. Nous débarrassons notre eau chaude de son sachet de végétation avec la même dextérité rusée.

            Nous sommes repues et ce matin les activités sont annulées. Elle me propose de jouer aux cartes. Pourquoi pas, je suis ouverte à toutes les découvertes mais je dois lui faire part de mon ignorance en matière de jeu. « Mais comment, mais chez vous, vous ne jouez pas aux cartes ? » Je lui avoue que non. Je ne joue pas aux cartes chez moi, ni la plupart des français que je connais. Chez moi je lis. Ou je fais du ménage, ou je range, ou je travaille, ou je téléphone, ou je lis. Elle est étonnée. Non, je ne joue pas. Surgit une pensée : un ami d’origine africaine, il y a deux jours, déplorait le manque de lien, dénonçait la solitude l’européen. Oui je reconnais que mes activités sont très individuelles. Je ne cultive pas le lien par le jeu, je préfère le sérieux d’une discussion ou d’un jeu où il s’agit de parler avant tout, pas un jeu de hasard, de bluff…Je ne sais si c’est une différence de personnalité ou plus largement une question de culture. Je ne sais pas mais cela donne à penser. Comme Hannibal franchissant les Alpes, comme Christophe Colomb débarquant aux Antilles..

Le contrôleur dans le train pour Szekesfehervar.

Classé dans : Uncategorized — aleas @ 8:54
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J’ai 19 ans et je pars en vacances en Hongrie.

            Les rails sont irréguliers. Les roues du train passent de l’un à l’autre avec heurt. Et ce train bringuebale et nous secoue de gauche à droite. Le bruit est assourdissant. Les freins crissent autour de moi. A chaque démarrage, la machine de nouveau s’ébranle, avec violence. Les arrêts sont nombreux. A chaque fois le freinage est long et finit en nous projetant vers l’avant du train. Je compte les arrêts. Je ne dois pas manquer le mien. Le train semble s’arrêter au milieu de nulle part, il n’y a pas de véritable gare mais juste un abri. Pas de grands panneaux avec le nom du lieu traversé alors je dois compter les arrêts pour savoir quand je dois descendre. J’ai peur de me tromper, d’aller plus vite que le train. Les rails qui s’égrènent si bruyamment m’égare dans mon compte. Il fait chaud. L’herbe au bord du chemin de fer est toute jaune, plus loin aussi. Dans les virages, les ports s’ouvrent. On ne peut pas les fermer complètement. Alors elles s’ouvrent dans chaque virage et claquent à la fin de la boucle. Adam m’expliquera une semaine plus tard que c’est un système complètement inconscient, que c’est très dangereux. Il étirera les sourcils, sa voix deviendra aiguë quand il accentuera et répétera crazy et Sara acquiescera, en silence. Mais il n’y a jamais eu d’accident alors on ne les change pas.

Il n’y a que des femmes dans ce train. Et elles ont un certain âge. Elles paraissent toutes fatiguées. J’imagine leur vie, je me les représente ailleurs. Leurs mains ont travaillé, elles en portent les marques. Je pense un instant aux régimes politiques qu’elles ont eu à subir. Je les admire.

Je ne passe pas inaperçue : je suis plus jeune, je suis chargée, j’ai peut-être l’air nerveuse à scruter ce qui leur semble si commun.

Le paysage est sec. Il est comme brûlé, les couleurs sont comme parties. C’est là que je vais. C’est là que je viens passer une semaine, dans ce pays dont je ne parle pas la langue, avec des gens que je ne connais pas. Juste la promesse de passer un bon moment ensemble. Le grain de folie qui nous a incité à nous réunir au milieu de ce qui me semble nulle part, loin de chez nous.

Une masse sombre s’arrête à l‘entrée du wagon. C’est le contrôleur. Lui n’a rien de dépaysant. C’est un homme de cinquante ou soixante ans, il porte un costume bleu gris, une chemise bleue claire et a une casquette sur la tête. Je ne me souviens plus exactement de ce qu’il porte sous le bras : une pochette, une sacoche ou une perforatrice. Je ne sais plus, je ne les vois plus. Il a les yeux gris bleu aussi. Il se tourne vers moi et me sourit. Je lui tends mon billet, cette fine bande de papier étroite que j’ai réussie à acheter il y a quelques heures à la gare de Budapest. Les lettres ont tendance à s’effacer, l’encre est de mauvaise qualité et le papier très fragile. Cette somme de mots ne me dit rien. Je ne suis pas sure de savoir les prononcer. Celui qui se détache et fait miroiter devant mes yeux tant d’inconnu est Szekesfehervar. Il prend mon ticket de son air bienveillant et prononce quelques mots. Seuls des sons ont atteint mes tympans. Je n’ai rien compris, j’ai mal entendu mais ces sons-là, ils viennent d’être recueillis par mes oreilles. Il me suffit de les récupérer et de me les faire ré-entendre à nouveau. J’essaie. De me souvenir. Je n’entends plus qu’un son grave. Un son grave et comme un battement de la pointe de la langue. J’ai entendu var. Il a du dire Szekesfehervar.  Il tient toujours mon ticket et jette un coup d’œil au paysage, au loin. Il a un mouvement de recul et lance une phrase en me regardant. Une phrase. Difficile à recomposer celle-ci aussi. C’est de l’anglais. J’en suis sure. Je lui demande de répéter. Il a perdu son sourire, il répète les yeux fixés sur mon billet. Il me semble qu’il me demande ce que je vais faire là-bas. Son geste du menton désigne Szekesfehervar. Participer à une rencontre entre espérantophones. De nouveau, il fixe l’horizon qui défile. De nouveau je sens un petit mouvement de recul puis soudain il se met à déclamer un poème en espéranto. Le seul que je connaisse. Le plus connu. Ho mia kor’…J’en suis ébranlée, j’en suis bouleversée et je n’en finis pas d’exploser en sourires. Il bredouille à quelques moments mais il veut aller jusqu’au bout. Je sais que je vis un moment rare. J’en suis immédiatement consciente. Me voilà dans un train branlant au milieu de champs arides un après-midi de juillet et un contrôleur me récite un poème en espéranto sur la persévérance. Je suis émue, je le félicite, il est gêné par mes effusions…il prend un morceau de papier et griffonne dessus avec un crayon gras son nom et son adresse, il me le tend. Anthony. Il m’adresse un dernier sourire, ramasse la pochette qu’il avait posée sur la banquette à ma droite puis il me salue d’un geste de la tête et reprend ses contrôles. Il me laisse avec son souvenir, avec l’éclat de son sourire, le gris bleu de ses yeux et l’écho de sa voix égrenant les mots qu’un jour un humaniste a choisis pour dire son amour de l’humanité et son rêve d’harmonie…

    Ho mia kor’ ne batu maltrankvile

El mia brusto ne saltu for

Jam teni min ne povas mi facile

Ho mia kor’

Enfants de tous pays!

Classé dans : Uncategorized — aleas @ 8:51

Quand l’air de cette chanson me parvient aux oreilles, que l’onde chatouille mon tympan, que le marteau frappe l’enclume et secoue l’étrier, mes nerfs auditifs vont directement réveiller les neurones du souvenir…

Cet été-là, je travaillais comme aide à domicile; je me rendais chez des gens pris en charge par les services sociaux pour les “aider” dans leur vie quotidienne, avec mon inexpérience pour tout bagage; je balayais, je faisais le sol, je lavais les vitres, je faisais les courses… J’écoutais aussi; ils m’ont beaucoup appris.

« Enfants de tout pays et de toute couleur…

La musique est très forte. Je suis derrière la table à repasser, j’ai mon tablier fushia et je tente tant bien que mal de faire disparaître les plis inopinés des habits, de raidir les tissus froissés.

L’aide soignante vient d’arriver et elle se prépare. 

Antonia est encore dans son lit, elle s’est redressée. Elle porte une chemise de nuit blanche très ample. Ses cheveux sont rouges. Elle adore aller chez le coiffeur. C’est pour elle qu’il y a la musique, elle adore ces chansons.

Enfants de tout pays…

J’essaie de plier ses tenues, toutes très amples et sans vraiment de formes. Ce n’est pas joli. Je déplie, je replie. La chemise de nuit sur laquelle je m’acharne est bleue claire avec de petites fleurs blanches.

Vous avez dans le cœur notre bonheur…

Elle chantonne sur la musique en se balançant légèrement. Son bras bat la mesure. Mon fer à repasser aussi, il s’enrythme sur les mots d’Enrico Macias, je danse presque à mon tour en voulant déjouer les plis.

L’aide soignante a préparé la salle de bains, elle s’approche du lit d’Antonia en esquissant quelques petits pas de danse. Elle dit d’une voix dynamique et chaleureuse qu’il est l’heure de la douche.

Je repasse.

Qu’elles sont jolies les filles de mon pays, laï laï laï..

Antonia sourit, elle accompagne Enrico. Tout doucement, aidée d’Emilie, elle descend de son lit. Elle s’appuie sur le lit, elle serre ses avant-bras et avance lentement, courbée. Les années lui ont plié le dos, le fardeau de l’âge a commencé sur elle ses ravages mais elle se déplace petit à petit, accompagnée d’Enrico. Elle progresse agrippée aux bras d’Emilie.

Elle se met à parler. Enrico chante trop fort, j’entend mal. Antonia est heureuse, demain elle va à Sarcey. Emilie s’enthousiasme à son tour tout en allant à reculons, elle va les accompagner.

Laï laï laï laï…

Elles sont dans la salle de bain. Vite, je pose le linge dans l’armoire, débranche le fer et range la planche, je dois nettoyer le sol. Enrico m’encourage.

Antonia est un véritable souffle, une bouffée de chaleur. On ne peut entrer chez elle sans le sourire aux lèvres, en sortir sans un air entraînant dans la tête. Elle est atteinte d’un mal incurable : le poids des ans. Mais Antonia a trouvé refuge dans la gaieté, les instants de bonheur quotidien lui suffisent. Je ne sais pas si elle oublie le reste ou si elle s’efforce de les oublier. Mais Antonia est joyeuse et fait de notre besogne quotidienne un plaisir : elle nous montre que la vie n’a qu’un sens et qu’il faut l’accepter, elle nous enseigne que la vie est belle et vaut la peine d’être vécue jusqu’au bout quand on sait cueillir les pétales journaliers. Antonia n’a pas eu une vie facile : elle est née en Espagne puis est venue en France avec son mari. Elle a dû connaître les difficultés et habite maintenant un petit appartement un peu à l’écart du centre ville dans un immeuble cosmopolite. De sa fenêtre on voit des enfants de tous pays et de toutes couleurs…

Au commencement…

Classé dans : Uncategorized — aleas @ 8:49
    Longtemps, j’y ai pensé. Puis l’idée s’est évanouie en douceur. Elle s’est effacée petit à petit, elle a disparu en se faisant oublier, étrangement.
    Et tout à coup, elle est revenue, comme une claque, comme un nouvel horizon, comme une évidence.
    Alors voici mes fruits, mes fleurs, mes feuilles et mes branches et puis voici mes mots et les leurs, mes journées, mes aventures, mes battements de cils et de coeur, le goût d’un thé à la menthe, celui dont on se délecte un soir d’hiver chez soi dans son mug rapporté d’outre-Atlantique ou l’infâme, trop sucré et trop brûlant, de l’infatigable machine à cafés aux couinements automatiques, la mélodie d’une musique qui galvanise qui l’écoute, la couleur d’une image qui imprime la rétine, un voyage en train, une promenade sur les quais, une rencontre qui transforme, une langue qui se délie ou qui lie, un regard qui s’allume et un autre qui s’éteint, la pluie qui mouille désagréablement, une belle veste dans un magasin, une montre qui tient bien au poignet, un bureau mal rangé, un papier qui traîne, une feuille importante perdue, un drapeau vert, des photos d’Allemagne, de Prague, de Berlin, Rome, j’adore, les lentilles, les stylos très fins, le pain, le trivial pursuit, la salade de fruit, beaucoup de livres, un cartable, du noire et encore une tasse de thé…

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